Le gouvernement Legault vient de renoncer à imposer une « contribution santé » aux Québécois non vaccinés, car cette mesure était « venue diviser les Québécois ». Mais cette idée selon laquelle il ne faudrait pas « diviser la population » mérite-t-elle vraiment d'être un principe directeur de nos démocraties ?
Professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste. Il a notamment publié Ces mots qui pensent à notre place (Liber, 2017) et contribué à l'ouvrage collectif Identité, « race », liberté d'expression.
La population est, a été et sera toujours « divisée ». C'est non seulement inévitable, mais parfaitement normal.
C'est précisément pour gérer cette division que la démocratie a jadis été inventée.
Le régime démocratique est la façon la plus juste pour départager les intérêts, opinions et croyances diverses.
On a reproché à la loi 21 sur la laïcité de « diviser » la population, comme si les « accommodements raisonnables en matière religieuse » ne « divisaient » pas les Québécois entre ceux, minoritaires, qui leur sont favorables, et la majorité qui leur est plutôt opposée.
L'« union » du peuple derrière le chef constitue un fantasme relevant du populisme, qu'il soit de droite ou de gauche.
Cette « union » prétendue est l'apanage des régimes totalitaires qui l'obtiennent par la propagande, la violence et la peur.
Ces régimes n'affectionnent rien plus que de mettre en scène cette unanimité populaire dans des spectacles à grand déploiement où une population fanatisée et disciplinée crie ou chante à l'unisson et marche au pas.
On peut penser aux rassemblements nazis de Nuremberg, aux défilés du 1er mai dans la défunte URSS, ou aux chorégraphies martiales orchestrées par le régime de Pyongyang.
Le but des régimes démocratiques est de parvenir à pacifier et à civiliser les conflits qui dressent les citoyens les uns contre les autres.
Un gouvernement légitimement élu doit prendre des décisions difficiles, décisions dont il sait qu'elles mécontenteront une partie de la population. C'est inévitable et c'est souhaitable. En politique, il faut savoir faire preuve de courage et parfois il faut trancher, afin de faire valoir les droits de la majorité.
Le pouvoir politique souffre d'un déficit démocratique à force de chercher des consensus illusoires.
Il s'entrave lui-même et se condamne à l'impuissance par peur de la division.
La politique devient simple gestion au lieu d'être une instance de liberté où s'invente l'avenir.
« Diviser », tout comme le fameux « controversé », est donc un mot piégé. Seul ce qui est parfaitement indifférent ne provoque ni division ni controverse.
À partir de quel nombre de protestataires une mesure est-elle réputée clivante et controversée ? Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour s'apercevoir que c'est moins une question de poids du nombre que de rapports de pouvoir.
Les mesures qui accompagnent la mise en place de politiques en matière d'EDI (équité, diversité, inclusion) dans les organismes subventionnaires fédéraux et les universités provoqueraient tout autant de la « division » au sein de la population, du moins si celle-ci en était mieux informée.
Mais on ne qualifiera pas de clivantes des décisions prises avec l'aval du gouvernement fédéral et l'appui des classes dirigeantes.
Peut être du côté de ce qui divise et fait débat, permettant une véritable participation citoyenne.
Fausses unanimités sur des décisions prises au sommet sans publicité ni consultation populaire.
L'élitisme de ceux qui pensent pouvoir imposer leur conception de la justice à la majorité est tout aussi néfaste que le populisme.
Seules les questions qui, au départ, divisent et dont, par conséquent, on débat finissent par faire véritablement consensus. Les pseudo-unanimités imposées ont rarement cette chance.
« Un bon texte qui nous fait réaliser que la démocratie occidentale est largement en danger par ces forces ultra-conservatrices d'Extrême-Droite lesquelles commencent à violenter la démocratie. »
Montoya souligne les dangers des forces anti-démocratiques, citant l'exemple des Républicains américains et de Trump, ainsi que la prise du Capitole le 6 janvier 2021.
Nadia Alexan met en garde contre « les pouvoirs financiers qui peuvent détourner la démocratie à leur compte, afin de manufacturer un faux consensus ». Elle souligne le risque de voir la démocratie détournée en ploutocratie par les oligarques et leurs médias.
Va sans cesse plus à droite, enfermée dans une logique paranoïaque
Va sans cesse plus à gauche, s'exacerbant mutuellement
Marc Provencher observe que « le péril au complet réside dans cette droite qui va sans cesse plus à droite et cette gauche qui va sans cesse plus à gauche ».
Provencher rappelle la polarisation post-référendaire (1995-1999) au Québec, où chaque camp justifiait son hystérie par celle du camp adverse. Une dynamique qui se répète aujourd'hui à plus grande échelle.
« Le contraire de 'crétin' n'est pas 'intelligent', mais 'sobre'. » - Fruttero et Lucentini
Jacques Patenaude souligne l'importance d'un débat où « chacun accepte l'idée qu'il ne détient qu'une partie de la solution tout autant que son opposé en détient une partie ». Sans cela, on se limite à coller des étiquettes qui tuent la liberté de débattre.
Éviter les positions retranchées
Accepter la complexité
Reconnaître que chaque camp détient une partie de la solution
Raynald Blais conteste l'idée que la démocratie puisse remplacer la lutte des classes par la paix sociale. Il argue que « la particularité de la démocratie libérale est de donner à la classe bourgeoise le pouvoir de décider de l'avenir de toutes les classes ».
« Cette position de juge et de parti pris pousse instinctivement les autres classes à s'opposer à la démocratie et au capitalisme qui garantissent la domination des bourgeois. »
Blais met en lumière la contradiction fondamentale de l'État démocratique qui prétend arbitrer tout en servant les intérêts d'une classe particulière.
Cyril Dionne observe que « les inégalités découlent surtout de la mondialisation et de la libre circulation des biens et personnes ». Il critique le gouvernement Legault qui « gouverne selon les sondages » au lieu de faire preuve de leadership.
Creusement des inégalités économiques
Mondialisation
« Dans ce merveilleux royaume qu'est le Canada, la division des pouvoirs ne s'est jamais faite. Tout est concentré sur un roi élu à tous les quatre ans qui a les pleins pouvoirs législatifs, exécutifs et même judiciaires. »
Dionne dénonce cette concentration excessive du pouvoir qui limite la véritable démocratie.
Vient du peuple et exprime ses préoccupations légitimes
Vient du 1% et impose ses vues sans consultation
« Est-ce qu'il y en a qui voient une différence ? » interroge Dionne, soulignant l'opposition fondamentale entre ces deux approches du pouvoir.
« Aujourd'hui, nous en sommes à consacrer la médiocratie et non la méritocratie au nom de la discrimination positive. En d'autres mots, puisque si vous êtes de la bonne couleur ou ethnie, vous avez des passe-droits même si vous êtes incompétent. »
Sélection basée sur les compétences et le mérite
Sélection basée sur des critères identitaires
Cette observation de Dionne rappelle un principe fondamental souvent oublié : la séparation des pouvoirs comme garantie démocratique essentielle.
Jacques Patenaude répond à Dionne en observant qu'il représente « le verso de la pièce de monnaie "Woke" » qu'il condamne. « Les deux faces d'une même pièce de monnaie ne peuvent dialoguer car elles ne peuvent voir que le contraire de l'autre. »
Jean Thibaudeau rappelle une vérité fondamentale : « rien ne pourra jamais rien changer à la définition bien réelle de la DÉMOCRATIE : la dictature ultime de la majorité. Le pire des systèmes politiques, comme on sait, à l'exception de tous les autres. »
« La démocratie : la dictature ultime de la majorité. Le pire des systèmes politiques, à l'exception de tous les autres. »
« Il ne faut jamais oublier que tous ces droits accordés aux minorités sont et resteront ceux qui leur sont accordés par la majorité tant et aussi longtemps que celle-ci est d'accord. »
Thibaudeau souligne la fragilité des droits minoritaires dans un système démocratique.
Les Chartes canadienne et québécoise « n'ont jamais fait l'objet d'un appel direct à la population ». Elles ont été façonnées par une élite qui a évité les véritables débats publics, jugeant probablement que la population n'était pas assez « mature ».
Les chartes conçues par les élites politiques et juridiques
Aucune consultation populaire directe organisée
Mise en place progressive sans débat démocratique
Cette stratégie d'évitement des divisions à court terme a un prix à long terme : « répandre le sentiment de ne pas être écouté par les élites et favoriser la recrudescence de l'agressivité dans les rapports sociaux et la montée des populismes. »
« La démocratie, c'est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple »
« Démocratie : l'oppression du peuple par le peuple pour le peuple »
Marc Therrien présente cette dualité de vision qui illustre parfaitement les tensions inhérentes au système démocratique.
« Depuis Héraclite, on peut penser que le perfectionnement des choses du monde ne se fait pas dans la séparation et l'opposition dichotomique des dualités mais dans leur union. Une chose ne peut se concevoir et exister sans son contraire. »
Therrien propose une vision dialectique où les opposés se complètent plutôt que de s'annuler.
« Si le populisme est inséparable de la démocratie, d'aucuns pourraient le considérer comme une régression à son stade infantile ou à tout le moins comme un arrêt de son développement. »
Désirs individuels de gratifications immédiates
Vision d'un bien collectif différé dans le temps
« L'union de la démocratie et des populismes crée cette tension dialectique qui consiste en ce que la majorité des individus, considérés tous égaux, confie l'exercice du pouvoir à une minorité d'entre eux, appelée élite. »
« On choisit son maître dont on demeure libre de le critiquer sans pour autant qu'il soit obligé de changer d'idée une fois qu'il détient le pouvoir. »
« Le gouvernant sait peut-être quelque chose que le peuple ne sait pas, c'est-à-dire que les intérêts égoïstes qui composent la "Vox populi Vox Dei" sont tellement variés et divergents qu'elle est en fait ingouvernable. »
Cette observation révèle la complexité fondamentale de la gouvernance démocratique face à la multiplicité des intérêts citoyens.
Reconnaître que la division est normale et nécessaire en démocratie
Maintenir la séparation des pouvoirs pour éviter la concentration
Encourager les discussions ouvertes plutôt que les faux consensus
Éviter tant le populisme démagogique que l'élitisme imposé
La démocratie n'est pas un système parfait, mais elle reste le moins imparfait pour gérer les sociétés plurielles. Plutôt que de fuir la division, nous devons apprendre à la civiliser, à en faire un moteur de progrès plutôt qu'un obstacle à surmonter.
« Seules les questions qui, au départ, divisent et dont, par conséquent, on débat finissent par faire véritablement consensus. Les pseudo-unanimités imposées ont rarement cette chance. »
L'avenir de nos démoc
raties dépend de notre capacité à accepter cette vérité fondamentale et à construire sur elle.
Diviser la Population : Une Nécessité Démocratique