Le Cercle Vicieux : Politiciens, Médias et Capital
Il ne s'agit pas d'une simple coïncidence, mais d'un système interdépendant et auto-renforçant que l'on peut schématiser par une boucle de rétroaction positive destructrice.
Mécanisme 1
Le Financement de la Carrière Politique : La Dépendance Structurelle
Le mécanisme : Dans un système capitaliste électoral, une campagne politique est extrêmement coûteuse (publicité, déplacements, équipes de communication). Les partis et les candidats dépendent donc de financements privés, provenant majoritairement des grandes entreprises et des individus les plus riches.
La conséquence
Cela crée une obligation systémique, même implicite. Un politicien qui défend des régulations écologiques strictes ou une fiscalité redistributive forte risque de se couper de ses sources de financement. Inversement, un politicien qui promet des baisses d'impôts pour les entreprises, une dérégulation ou des contrats publics juteux s'assure un soutien financier solide.
La preuve
Les études en science politique, notamment aux États-Unis, montrent une corrélation écrasante entre les dépenses de campagne et la victoire électorale. L'arrêt "Citizens United" de la Cour Suprême américaine (2010), qui a autorisé les financements illimités des campagnes par les entreprises, est l'aboutissement de cette logique.
Mécanisme 2
Le Rôle des Médias : L'Économie de l'Attention et la Publicité
Le mécanisme : La majorité des grands médias sont des entreprises capitalistes dont l'objectif premier est de générer du profit. Leur modèle économique est double :
Vendre de l'audience à des annonceurs
Le contenu doit donc être "vendeur", privilégiant le sensationnalisme, le conflit, l'immédiateté au détriment de l'analyse de fond sur des crises lentes comme le changement climatique.
Ne pas mordre la main qui les nourrit
Un média qui mènerait des enquêtes approfondies et systématiques contre ses propres annonceurs (les grandes entreprises des énergies fossiles, de l'automobile, de l'agroalimentaire, etc.) risquerait de perdre une source cruciale de revenus.
La conséquence : un biais systémique en faveur du statu quo
Cadrage du débat
Le débat public est enfermé dans un cadre ("frame") acceptable pour le système : on discute de "croissance verte" ou de "capitalisme responsable", mais presque jamais de la décroissance ou de la fin du capitalisme comme solutions possibles.
Écoblanchiment
Les médias grand public relayent souvent sans esprit critique les engagements "écologiques" des multinationales, car ces annonces sont aussi des opportunités publicitaires.
Traitement de la crise climatique
Il est souvent relégué à une "rubrique environnement" au lieu d'être traité comme le sujet transversal, économique et politique fondamental qu'il est.
Mécanisme 3
La Collusion des Élites : Les Portes Tournantes ("Revolving Doors")
Le mécanisme : Il existe une circulation fluide des individus entre les postes clés de l'administration, des cabinets ministériels, des grandes entreprises et des conseils d'administration des médias.

La conséquence : Un haut fonctionnaire du ministère de l'écologie qui espère une future carrière lucrative dans le secteur de l'énergie aura un intérêt personnel à ne pas être trop contraignant avec ce même secteur. Un journaliste qui rêve d'un poste de communication dans une grande entreprise modérera ses critiques. Cette promesse de récompense future crée une connivence culturelle et idéologique qui étouffe la régulation et le journalisme d'investigation.
La Fabrication du Consentement
Le concept développé par Noam Chomsky et Edward Herman est plus pertinent que jamais. Les médias et la classe politique, souvent inconsciemment par conformisme idéologique, fabriquent un "consentement" de la population en faveur du système capitaliste. Ils le font en :
Établissant l'agenda
En choisissant de parler de la bourse plutôt que de l'effondrement de la biodiversité, ils définissent ce qui est "important".
Utilisant des experts "autorisés"
Ils font majoritairement intervenir des économistes orthodoxes, des chefs d'entreprise, des politiciens en place, en marginalisant les voix dissidentes (écologistes radicaux, penseurs de la décroissance, anthropologues).
Naturalisant le système
Le capitalisme est présenté comme l'horizon indépassable de l'humanité, la "fin de l'Histoire". Toute alternative est immédiatement étiquetée comme "utopiste", "irréaliste" ou "dangereuse".
Conclusion
Le Verrouillage du Système
Cette collaboration entre politiciens, médias et capital crée un verrouillage socio-technique extrêmement puissant. Il verrouille les imaginaires (en nous faisant croire qu'il n'y a pas d'alternative), les institutions (en les rendant structurellement dépendantes du capital) et les technologies (en orientant l'innovation vers ce qui est rentable, pas vers ce qui est écologiquement et socialement soutenable).
C'est pourquoi les preuves scientifiques, aussi accablantes soient-elles, ne suffisent pas à provoquer le changement.
Le système est conçu pour se perpétuer en neutralisant les menaces à sa logique fondamentale. La crise écologique est la plus grande menace qu'il ait jamais rencontrée, mais l'alliance des intérêts politiques, médiatiques et économiques constitue une force d'inertie si colossale qu'elle nous mène, en toute connaissance de cause, vers l'extinction, préférant la fin du monde à la fin d'un système économique.
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